Réveiller les fantômes collectifs

Résistance réticulaire, personnalité flexible

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les Yes Men avancent masqués

Dans le meilleur des mondes capitalistes, la bourse doit fournir des ressources pour le développement industriel, à travers une spéculation virtuelle sur les valeurs. Qu’en est-il d’Internet ? De 1995 à 2000, des infrastructures importantes ont été financées à travers le monde ; et la crise de suréquipement actuelle est considérée comme désastreuse. L’histoire a pourtant ses ruses, et le résultat réel de la bulle technologique est peut-être d’avoir libéré d’énormes quantités d’argent privé pour le développement d’un nouvel espace public. Les spéculateurs de la fin du vingtième siècle se demandaient avec euphorie : “Y a-t-il des limites aux profits que l’on peut faire avec Internet ?” Ceux qui travaillent dans l’économie virtuelle, ou qui en subissent les effets, spéculent tout autrement : “Peut-on s’opposer en réseaux à la mondialisation du capitalisme ?”

Alors que les mouvements contestataires font face aux nouvelles mesures “anti-terroristes”, la dernière question est plus actuelle que jamais. Les réponses s’inscriront, à terme, dans des évolutions de la loi et de la technique1. Mais elles seront d’abord culturelles et artistiques. Elles dépendront d’une résistance réticulaire aux nouvelles modalités de contrôle des populations. Or, la résistance elle-même relève d’une histoire aux multiples ruses. Ce sont elles qu’on tentera d’élucider ici, pour répondre à la question-clé : “Est-ce que la classe virtuelle peut échapper à la domination de la personnalité flexible ?”

Rupture de paradigme

De Taylor à de Gaulle en passant par Staline, l’adversaire principal de la gauche libertaire au vingtième siècle a été la rationalisation autoritaire. A l’usine ou dans l’armée, le dressage fonctionnel des corps et la pyramide hiérarchique constituent les archétypes de l’oppression. A partir des années 30 l’autoritarisme se développe à l’Est comme à l’Ouest, dans une logique qui réunit guerre, travail et bureaucratie. Les premiers à y voir un système s’appellent l’Ecole de Francfort.

Leur originalité est de combiner Marx et Freud, pour décrire une nouvelle forme de commandement politico-économique où le social s’enracine dans le psychisme. Après la crise de ‘29, s’accumulent les signes d’une rupture de paradigme. Le libéralisme du dix-neuvième siècle est progressivement liquidé, au profit de la planification centrale et de la mobilisation totale des populations, au sein d’un ordre industriel et militaire. L’individualisme bourgeois cède la place à ce que les théoriciens de Francfort nomment la personnalité autoritaire. Ce caractère fascisant est un “nouveau type anthropologique”. Ses traits majeurs sont le conventionnalisme rigide, la soumission, la stéréotypie, un souci exagéré du scandale sexuel, une emphase sur le pouvoir et une tendance à la projection des pulsions inconscientes sur le monde extérieur2.

Les analyses du comportement autoritaire se poursuivent dans les années 40 et 50, face au capitalisme d’État de la société américaine. En exil au pays de la liberté, les penseurs de Francfort y dénoncent un asservissement à la raison instrumentale, notamment au travers des industries culturelles. Vers le milieu des années 60, les critiques de la société disciplinaire se généralisent. Nous connaissons les nouvelles formes de résistance esthétique qui ont alors vu le jour : l’expérimentation sexuelle exaltée par Wilhelm Reich, le psychédelisme, les révoltes des Provo et des Situ, les happenings et les dérives. Herbert Marcuse, dans la foulée de Mai 68, parle d’un “surréalisme de masse”, une révolution esthétique. A un niveau plus profond, il y a une affirmation de la subjectivité, de l’identité, qui se résume au mieux dans la phrase américaine, the personal is political. Une poétique de la résistance se dissémine dans la société, conduisant à l’assouplissement des disciplines scolaires, industrielles et militaires, des bureaucraties de l’État-providence, des modèles de la consommation standardisée. Mais la question la plus importante pour nous est celle-ci : Comment cette transformation a-t-elle contribué à façonner l’économie politique d’aujourd’hui ?

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Il ne faut pas se leurrer : les élites ont répondu à la crise des années 60-70, en intégrant une partie importante de la critique. Un nouveau paradigme s’est constitué dans les pays développés, avec un régime spécifique de production, une idéologie de consommation et des mécanismes de contrôle social, insérés dans un ordre géopolitique. Pendant presque vingt ans, ce nouvel ordre est resté inconscient, invisible, innommable même par ses acteurs. Aujourd’hui, ses modes de domination apparaissent au grand jour. Le nouvel ordre mondial n’est pas seulement oppressif à ses marges, dans les pays en voie de développement (ou de déréliction). Il détermine un régime de travail flexible qui exploite et aliène de larges couches de la population des pays avancés. Et c’est au cœur même de la mobilité managériale, avec ses ordinateurs portables et sa rhétorique du nomadisme, que les techniques de contrôle social s’installent et se perfectionnent. Chacun qui veut gagner au jeu économique doit inventer, par lui-même et pendant son temps libre, les règles de la personnalité flexible.

Culture/idéologie

Pourquoi adopter un nouveau paradigme ? D’abord parce que ça fonctionne. La flexibilité était une idée totalement positive, en Californie pendant les années 70 quand la culture de la microélectronique a été inventée. Tout était à l’opposé de la rigidité fordiste : ouverture à l’autre, expérience du corps, expression de soi-même, spontanéité, refus des hiérarchies et de la discipline. C’était l’heure des utopistes, Buckminster Fuller, Gregory Bateson et leurs amis ; personne ne se doutait que “l’écologie de l’esprit” deviendrait un outil de gestion. Mais en Californie comme plus tard en France, puis à travers le monde développé, les nouveaux modes de vie et de travail promettaient une sortie des conflits d’une “société bloquée”.

Le rapport de la Commission Trilatérale, “La Crise de la démocratie” (1975), donne la mesure de ces conflits3. Le contexte de ce rapport est social, économique et géopolitique : c’est le moment où les pays du Tiers monde mettent en effet leur récente libération, faisant monter les prix des matières premières et notamment du pétrole, alors même que les États-Unis perdent la guerre en Indochine. Les taux de profit plongent, les grèves sauvages se multiplient, les grands conflits écologiques sont amorcés. Pire encore, les systèmes d’éducation socialisée, financés par les investissements énormes de l’après-guerre, commencent à produire l’opposé même de l’innovation technique qu’ils étaient censés fournir : les universités deviennent des foyers de résistance au capitalisme bureaucratique, elles créent des valeurs alternatives, des demandes de socialisation accrue. Ces revendications nouvelles, dirigées vers l’État-providence, se rajoutent à celles de la classe ouvrière traditionnelle ; et la crise atteint son paroxysme. Aux yeux des élites, les pays trilatéraux deviennent “ingouvernables”. Il y avait – selon le mot célèbre du sociologue américain, Samuel Huntington – un “excès de démocratie”. La critique antisystémique développée par l’Ecole de Francfort se dissémine très largement dans les sociétés avancées, et atteint son apogée au milieu des années 70 quand le rapport de la Trilatérale est publié. Pour pallier cette crise, le système autoritaire devra apprendre de son ennemi intérieur.

L’âge d’or du néomanagement commence au milieu des années 80, avec le remplacement des ouvriers syndicalisés par des intérimaires et des robots, ou la délocalisation des usines. Le capital se redéploie dans un espace supranational, en fuyant des régulations considérées comme excessives. Le triple défi des managers de l’époque, c’est de surveiller une force de travail à distance, d’installer des systèmes de distribution et de marketing mondiaux, et surtout, de créer une culture – ou si vous préférez, une idéologie – qui donnerait envie aux jeunes cadres de s’occuper de cette nouvelle machine productive. Le mot-clé de cette culture/idéologie est “flexibilité”.

Le système des relations sociales devait accepter et détourner les demandes d’autonomie, d’expression et de sens. Il fallait les transformer en un nouveau moyen de contrôle. Les sociologues Boltanski et Chiapello ont montré l’importance, dans ce processus, de la récupération de ce qu’ils appellent “la critique artiste”, qui exige la mobilité, la spontanéité, la réduction de la hiérarchie, bref la désaliénation – du moins, pour les “créatifs”4. La pyramide hiérarchique sera donc remplacée, quand c’est possible, par la forme sociale du réseau. Mais une partie importante de la solution était directement technologique. La réponse magique aux questions qui se sont posées dans les années 70 s’est avérée être une machine de langage, un dispositif pour la transmission du discours et de l’image : l’ordinateur personnel, branché sur un réseau télématique. Pour les théoriciens critiques des années soixante l’ordinateur avait été l’instrument et le symbole d’une “cybernation” menaçante. Désormais il se chargerait de vous libérer.

Precarius

La liberté – n’en déplaise à la gauche libertaire – est la pierre angulaire de la rhétorique néolibérale, de Hayek à Thatcher et à Reagan. Dans leurs discours, elle est constamment identifiée à l’initiative économique. Traditionnellement, l’économie était opposée à l’art, comme l’acte de vendre est opposé au don spontané. Mais les stratégies esthétiques de la “contreculture” – celles de la différence et de l’altérité, du rhizome, de la prolifération subjective – pouvaient être exaltées et mises au travail dans une économie sémiotique, où l’on vend des images et des signes. Cette économie avait été rendue possible par l’ordinateur et la télématique. L’interaction en réseau promettait de mettre toute une alchimie de la création coopérative dans les mêmes canaux qui fonctionnaient déjà pour la sphère financière. La recherche et l’innovation se feraient à l’intérieur des circuits de la production et de la distribution.

Les ordinateurs et les téléphones portables libèrent les individus, en permettant une mobilité à la fois physique et psychique ; ils servent en même temps d’instrument de contrôle sur une force de travail distante. Ils offrent un accès miniaturisé à la bureaucratie, tout en ouvrant des canaux privés vers les médias d’information et de divertissement, voire les circuits immatériaux du capital “fictif” – l’économie spéculative qui se nourrit du démantèlement de la sphère publique. Et ils recodent toutes sortes de productions culturelles comme multimédias, donc comme marchandises. Voici un mode de développement qui pouvait résoudre ou du moins faire oublier tout un ensemble de problèmes hérités des années 60 et 70, et notamment les luttes autour du l’État-providence. Les gouvernements dans les sillage des États-Unis, comme les grandes sociétés transnationales, ont vite fait le choix de promouvoir un mythe de la flexibilité. Et la “classe virtuelle”, qui émergeait avec le travail immatériel en réseau, s’est inclinée, presque constitutionnellement, devant ce mythe qui l’intégrait.

Systèmes de guidage

Comment fonctionne la culture/idéologie ? La guerre est d’actualité, prenons donc le point de vue militaire. L’arme de choix pendant la guerre froide était le missile intercontinental : hyperlourd et jamais utilisé. Le nouvel ordre mondial démarre avec un engin plus petit et plus aisé à manier : le missile de croisière. Ce genre d’armement est constamment utilisé, et non seulement sur les champs de bataille. Depuis la Guerre des étoiles – je veux dire, le film de Lucas, et l’Initiative de Défense Stratégique promue par Reagan – les productions mi-techniques, mi-psychologiques du military-entertainment complex font partie de l’expérience quotidienne.

“Il semblerait que la grande distribution ferait tout pour capturer des clients”, lit-on dans “La guerre des étoiles à la poursuite des chalands” (article de 1997, cité par Sze Tsung Leong dans The Harvard Guide to Shopping). “En témoigne la chaîne Safeway, qui s’est récemment mis à utiliser un système d’intelligence artificiel fabriqué par IBM sous le nom d’AIDA (Artificial intelligence data architecture) – développé à l’origine pour détecter et identifier des missiles russes dans l’espace, mais qui sert désormais (…) à déterminer des penchants vers l’achat de tel ou tel produit, à travers une analyse des données relevées sur les cartes de fidélité.” Quand le désir du consommateur est constamment stimulé, et encouragé à proliférer “librement”, le fantasme de contrôle consistera non pas à imposer un goût, un comportement ou un usage, mais à pister tous les errements de la personnalité flexible.

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“Le marketing de masse est mort”, écrit Art Weinstein, dans son livre Market Segmentation. “Le marketing ciblé, à haute précision (…) a pris le relais. Quand on met l’emphase sur des segments du marché toujours plus petits, mais encore rentables, alors les rapports firme/client se renforcent. Avec les produits technologiques, l’utilisateur peut pratiquement inventer des marchés pour la firme – le client individualise le produit.” Avec le marketing par Internet, les mécanismes de retour (feedback loops) s’intègrent directement dans les circuits de distribution, livrant le désir du client à la surveillance avide des fournisseurs. Chacun contribue au perfectionnement de son propre système de guidage interne.

Jusqu’ici, cette tendance sociale restait confortablement ambiguë – le prix à payer, somme toute modeste, pour des libertés accrues. Mais avec la fièvre sécuritaire qui se lève après le 11 septembre, tout ceci prend une autre allure. L’incitation constante à la performance économique révèle sa face cachée, la peur de l’autre exploité, appauvri ou exclu. L’extension et le perfectionnement du système flexible deviennent impératifs, comme une fin qui justifie tous les moyens. Car le système est réellement menacé, et non seulement par le terrorisme suicidaire : la chute de la “nouvelle économie”, les protestations contre la mondialisation libérale, la révolution populaire contre le FMI en Argentine… Une solution parfaite pour l’Amérique de Bush, mais aussi pour l’économie financière mondiale, était la mobilisation totale, le retour à une économie militarisée. Cette option a été prise.

L’artiste américain Jordan Crandall rend visible les pulsions militaires de la société télématique. Son travail commence avec l’héritage des années 70 : l’expérimentation, la coopération, la performance partagée, le calage de soi-même sur les rythmes des autres, rencontrés dans l’espace virtuel des réseaux. Mais en 1998 Crandall engage un informaticien militaire, avec qui il développe un logiciel de pistage et de prévision du mouvement humain ; les algorithmes du dispositif apparaissent dans ses travaux vidéo comme des tracés verts, inquiétants, autour d’un corps en déplacement, voire en lutte. Les expositions qui suivent, “Drive” et “Heat-Seeking”, explorent des pulsions psychosexuelles : voir et être vu, à travers des techniques d’origine militaire5.

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Dans un texte publié sur la liste Nettime, sous le titre “Fingering the Trigger”, Crandall raconte comment le CIA a utilisé un drone sans pilote, mais équipé de caméras et de missiles, pour tirer sur un homme afghan au comportement “suspect” (il semblerait qu’en réalité, cet homme ne faisait que récupérer du métal, sans doute des armements fracassés). “Nous alignons l’œil, le viseur et la cible dans l’acte de viser”, dit Crandall. “Mais on nous vise, on nous constitue par d’autres actes du regard. Il existe des systèmes d’analyse et de contrôle, à l’intérieur desquels le corps se situe. (…) Ils nous voient au croisement de données d’information sur notre matérialité et notre comportement ; et ils utilisent un langage de pistage, de catégorisation par traits, d’identification, de positionnement et de ciblage. (…) A l’intérieur des réseaux croisés de visualisation qui émergent actuellement, on ne sait jamais de quel “côté” on se trouve, alors que le voyeur peut constamment être vu, et le viseur, visé.” Crandall repère une nouvelle sexualité à l’œuvre dans ce complexe corps/machine/image – d’où son image du soldat qui “caresse la gâchette”.

Ce travail nous aide à voir ce que l’argent facile et les rhétoriques du pluralisme cachaient si bien pendant les années quatre-vingt-dix : à savoir, les traits naissants d’une nouvelle pathologie sociale. Elle charrie un élément autoritaire, comme tout ce qui touche à l’armée. Mais elle ne donne pas lieu au comportement irréfléchi, stéréotypé, brut, que nous associons au fascisme de l’ancienne école (type Le Pen). Ce que décrit Crandall est un processus extrêmement intelligent, qui individualise le sujet – le piste, l’identifie, suscite son désir, canalise sa vision – afin de relier l’individu mobilisé au tout social dont il fait partie. Ce nouveau fascisme invente un ordre dynamique et complexe, où la différence subjective, l’analyse perspectivale, la jouissance personnelle, voire l’extase schizoïde ont tous leur place, leur fonction. C’est une intégration, réticulaire et technologique, de l’hyperindividualisme.

Hanter la machine

Tout cela, Arthur Kroker l’avait prévu il y a presque une décennie. Dans un livre appelé Data Trash, ce théoricien canadien analyse le fascisme libéral de la “classe virtuelle”, qu’il décrit comme une élite technologique, orienté par l’individualisme possessif, et dont les intérêts coïncident avec ceux de l’establishment financier, l’état militaire et les grandes sociétés. Kroker avait su déceler, très tôt, la face cachée de la personnalité flexible. Mais comme les néo-situs dans le sillage de Baudrillard, il ne peut même pas concevoir une résistance aux fascinations de l’image technologique : “La classe virtuelle est peuplée d’astronautes imaginaires qui n’ont jamais atteint la lune”, lit-on dans Data Trash. “Ils repoussent toute critique de ce Projet Apollon pour un corps télématique.”

Cela était encore vrai, en 1994 quand le livre est sorti. Mais la massification de l’accès à Internet, poussée par les besoins même de la gestion mondialisée, et saluée partout comme un nouveau moteur d’innovation technique, a entraîné une ouverture du domaine virtuel à la critique politique, et aux mouvements sociaux. A la fin du millénaire, les citoyens ordinaires commencent à explorer l’espace transnational, réservé jusque là aux seules élites. Une des tentatives majeures de la fin des années quatre-vingt-dix a été de dresser la carte des nouveaux modes de domination, afin de reconnaître la nouvelle division du travail planétaire, par-delà les flux spectaculaires des images (et de la finance). Une autre tentative, moins connue en France, mais déterminante dans le déclenchement des luttes qui sont devenues visibles en 1999 à Seattle, a été de créer une nouvelle poétique de la résistance : une lutte des classes virtuelle, en parallèle aux luttes incarnées.

Prenez comme exemple l’AAA, fondée en 1995 avec une mission de cinq années : établir un réseau planétaire pour mettre fin au monopole du voyage spatial détenu par les industriels, les gouvernements et les armées. L’Association des Astronautes Autonomes est une sorte de nom multiple, une identité sciemment inventée. “Reprendre les étoiles !” ont-ils réclamé pendant le premier Carnaval contre le Capital, organisé le 18 juin 1999 à Londres par Reclaim the Streets. Le projet général était de créer, non pas un groupe d’artistes, mais un mouvement social – un fantôme collectif qui puisse agir à l’échelle mondiale, à travers les médias qui configurent le quotidien. “A la différence d’un nom multiple qui ne fonctionne qu’en termes artistiques, un fantôme collectif opère dans le contexte de la culture populaire, et sert d’outil pour la lutte des classes”, dit un astronaute amateur de la South London AAA, dans le texte “Résister à la zombie culture”6.

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Un aspect du projet était d’ordre critique : identifier l’infrastructure satellitaire à la base – ou au sommet – du système de communication actuel, fournir des informations sur l’usage de l’espace par les pouvoirs militaires et économiques. Mais un autre aspect tient à ce que Konrad Becker appelle “é-vasion” : “Ouvrir les portes du futur implique la maîtrise de cartes multidimensionnelles du monde pour ouvrir de nouvelles portes de sortie et de nouveaux ports d’attache dans l’hyperespace ; cela nécessite des passeports pour permettre les voyages hors de la réalité globale normative vers les cultures parallèles et les nations invisibles, cela nécessite des stations de ravitaillement pour nomades sur les routes prises par la pratique révolutionnaire du vol sans but”. Ricardo Balli donne encore une autre idée de ce que le fantôme galactique pourrait faire : “Nous ne sommes pas intéressés à aller dans l’espace pour être une avant-garde de la révolution qui vient : l’AAA entend instaurer une science fiction du présent qui soit avant tout un instrument de conflictualité et un agonisme radical.7

Les idées paraissent fantasques, alors que les enjeux sont bien réels : imaginer un sujet politique à l’intérieur de la classe virtuelle, et donc, à l’intérieur de l’économie de production sémiotique qui avait paralysé toute poétique de résistance. Pensez à Luther Blissett, cet obscur footballeur jamaïcain vendu par l’équipe de Manchester à celle de Milan, qui n’a jamais marqué de but dans toute sa carrière mais qui est devenu une signature universelle, un nom anonyme, “auteur” d’un livre qui s’appelle Mind Invaders: Come fottere i media. Là, entre des récits traitant de Ray Johnson et du mail art, Luther Blissett trouve le temps pour un peu de théorie politico-esthétique : “Je pourrais me contenter de dire que le Nom Multiple est comme un bouclier contre les tentatives du pouvoir constitué d’identifier et d’individualiser son ennemi, comme une arme aux mains de ce que Marx a ironiquement nommé “la mauvaise part” de la société : dans le film Spartacus de Stanley Kubrick (USA 1960), tous les esclaves capturés par Crassus disent qu’ils sont Spartacus, comme les Zapatistes sont tous Marcos et je sommes tous Luther Blissett. Mais je ne me contenterai pas de dire cela, car le nom collectif constitue un glissement fondateur aussi, dans la mesure où il vise a constituer une mythe ouvert, élastique et redéfinissable dans un réseau…”8.

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Le “mythe ouvert” de Luther Blissett est un jeu sur l’identité personnelle, comme le football à trois buts joué par les membres de l’AAA : une façon de transformer les règles sociales, pour qu’un groupe puisse se déplacer dans plusieurs directions à la fois. Cette “glissement fondateur” se trouve aux origines du mouvement altermondialiste. Il suffit de penser à la manière dont des noms comme Ya Basta, Reclaim the Streets, ou Kein Mensch ist Illegal ont essaimé à travers les réseaux sociaux du monde. On peut les entendre, non pas comme des catégories ou des identités, mais comme des catalyseurs, des points de départ, comme les combinaisons blanches portées initialement dans le nord-est de l’Italie : “Les Tute Bianche ne sont pas un mouvement, elles sont un instrument pensé à l’intérieur d’un mouvement plus vaste (celui des Centres sociaux), et mis à la disposition d’un mouvement encore plus vaste (le mouvement global)” écrit Wu Ming 1, dans Multitudes n° 7. Cet “instrument” a été inventé en 1994, quand le maire de Milan, Fromentini de la Ligue du Nord, a ordonné l’expulsion d’un centre social, en déclarant “Désormais, les squatteurs ne seront plus que des revenants, errant dans la ville !”. Mais les revenants se sont pointés en masse à la manifestation suivante, et une nouvelle possibilité d’action collective a vu le jour. “Chacun est libre de mettre une Tuta Biancha, pouvu qu’il respecte le “style”, quitte à en modifier les formes d’expression : refus pragmatique de la dichotomie violence/non-violence, référence au zapatisme, détachement des expériences du XXè siècle, pratique du terrain symbolique de l’affrontement”.

Mais une drôle de chose s’est ensuivie, explique Wu Ming dans un autre texte : “Certains ont opposé la combinaison blanche à la combinaison bleue, en proposant la première comme une métaphore du travail post-fordiste – celui des travailleurs flexibles, précaires, intérimaires, dont les droits et la représentation syndicale sont niés par les patrons”9. Entre la politique, les incertitudes de classe et les jeux de mots, les Tute Bianche ont trouvé un style. La technique de “l’action directe protégée” – qui permet à des militants aux armures ridicules de faire face aux matraques de la police – était une manière d’envahir, non pas seulement les écrans médiatiques, mais surtout les esprits de centaines de milliers de personnes. Elles ont convergé à Gênes en juillet 2001, pour ouvrir un débat dans un pays immobilisé par un consensus néofasciste.

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Un autre exemple des effets qu’une confusion d’identités peut créer est fourni par les Yes Men, les “Hommes qui disent oui”, qui se font passer pour des représentants de l’OMC. Ici il s’agit de quelques artistes, dont les noms ne sont pas difficiles à découvrir. Mais l’incertitude linguistique n’en est pas moins intéressante. Le simple fait de dire “oui” à l’idéologie néolibérale permet d’échafauder une satire dévastatrice, par exemple quand le représentant autoproclamé de l’OMC “Hank Hardy Unruh” montre une fiction logique, l’Accessoire de Visualisation des Travailleurs, un dispositif de surveillance télématique sous la forme d’un phallus en or d’un mètre de long, avec un écran de télévision serti au bout, juste devant les yeux du manager qui le porte. On ne saurait imaginer une caricature plus parfaite de la personnalité flexible. Mais s’agit-il toujours de satire quand le mouvement Kein Mensch ist Illegal prend l’idéologie néolibérale au sérieux, et déclare les frontières mondiales ouvertes à tous ? Comme les foulards aux couleurs de feu portés par des milliers de personnes dans la ville de Québec, au Sommet des Amériques, les manifestations en réseaux ont deux visages : le rire de la parole et de la communication libres, et la violence d’une bouche bâillonnée, emprisonnée derrière une clôture. Ces deux visages expriment la vérité de la confrontation politique contemporaine.


Exit et voix

Sans aucun doute, des millions de travailleurs “flexibles” restent bâillonnés aujourd’hui, sans voix, sans échappée. De leur silence dépendent les fantasmes de la personnalité flexible. Mais à mesure que l’usage d’Internet augmente, en tant qu’outil d’organisation et de subversion, une métamorphose envahit “l’espace public transnational”, qui n’est plus réservé aux élites des gouvernements et des grandes sociétés. L’é-vasion électronique – une forme de défection, un exode de l’espace national – aura été une condition de la prise de parole politique, loin d’être son contraire10. C’est dans le sens de Deleuze que la contestation devient virtuelle à la fin des années 90 : cette virtualité exprime une latence, une réalité potentielle, une ligne de fuite vers d’autres terrains de confrontation.

Qui parle alors, sur cette scène politique nouvelle ? La classe virtuelle (ou les travailleurs immatériels, les intellos précaires, etc.) ne peut pas représenter les autres composantes d’une population mondiale exploitée. Il n’existe pas de sujet universel, alors que l’individu, le sujet supposé des droits, devient de plus en plus une cible. Mais une indistinction de l’identité a commencé à se répandre, comme un nouveau point de départ ; et l’expérience artistique des noms multiples indique une des voies possibles – certes pas la seule – vers une autonomie collective renouvelée. Dans un texte récent, Paolo Virno situe l’universel, la communauté absolue, au niveau préindividuel, dans les expériences primordiales de la perception et du langage, comme aspects d’un dehors qui nous réunit. Renouveler le contact avec ce dehors, c’est continuer de le laisser derrière nous. Les moments parfois chaotiques de la dissension publique ne signale pas alors la perte d’un individualisme défensif, crispé, figé dans ses statuts, mais au contraire, ouvrent des chemins nouveaux vers une individuation qui n’est jamais accomplie : “Loin de régresser, la singularité s’affine et atteint son acmé dans l’agir ensemble, dans la pluralité des voix, bref, dans la sphère publique.11

Les conflits noués autour des universités dans les années soixante se sont déplacés aujourd’hui vers les réseaux mondiaux de la circulation des connaissances, dont le caractère public fait l’objet d’une lutte. A quel point ces réseaux formeront-ils un espace de coopération, et à quel point un espace de contrôle accru ? Si de nouvelles prises de parole peuvent confirmer une exode hors des circuits intégrés de la personnalité flexible, et un refus du libéral-fascisme, alors rien n’aura été gaspillé dans la folie spéculative des années quatre-vingt-dix – quelles que soient les ruses de l’histoire, et les noms multiples des investisseurs.

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Notes

1Sur la relation étroite entre les aspects légaux et techniques d’Internet, cf. Lawrence Lessig, “The Internet Under Siege”, http://www.foreignpolicy.com/issue_novdec_2001/lessig.html.
2Voir The Authoritarian Personality, Theodor Adorno et. al., Harper, New York, 1950. Pour un traitement plus ample de toute la thématique de la personnalité autoritaire, et de son retournement dialectique à notre époque, voir mon essai, “The Flexible Personality”, disponible sur ce site.
3Le rapporteur européen de Crisis of Democracy était le sociologue français Michel Crozier, l’auteur, entre autres, du livre La société bloquée. Le rapporteur américain, Samuel Huntington, est tristement célèbre.
4Voir Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme (Paris: Gallimard, 1999).
5Sur le travail de Jordan Crandall, voir son livre Drive: projects and writings 1992-2000 (Cantz Verlag/ZKM, 2002), ainsi que son site web, http://jordancrandall.com.
6 J’utilise la texte anglais, diffusé sous le nom ô combien fantômatique de Boris Karloff ; voir http://www.uncarved.org/turb/articles/karloff.html.
7 Les deux citations sont tirées d’une anthologie de l’AAA, Refuser la gravité, textes rassemblés par Ewen Chardronnet, L’éclat, Nîmes, 2001; également disponible à http://www.lyber-eclat.net.
8 Luther Blissett, Mind Invaders, Come fottere i media: manuale di guerriglia e sabotaggio culturale, chapitre 1, “Ray Johnson e Reggie Dunlop tra i Tamariani”, diponible à http://www.lutherblissett.net/archive/215-02_it.html (attention : les “traductions” de ce texte n’en sont pas, et le texte italien n’a qu’un rapport oblique avec celui de Stewart Home publié sous le même nom).
9 Wu Ming I (alias Roberto Bui), “Tute Bianche: The Practical Side of Myth Making”, disponible à http://www.wumingfoundation.com/english/giap/giapdigest11.html.
10 L’opposition des fonctions de la “défection” (ou exit) et de la “voix” dans les conflits sociaux a été théorisée par Alfred O. Hirschman, dans un livre auxquel les théoriciens italiens de l’exode du travail salarié se réfèrent fréquemment : Défection et prise de parole, Fayard, Paris, 1995 (1970 pour l’édition américaine).
11 C’est dans ce sens que “les multitudes” sont encore devant nous, s’affinant dans une pensée en échanges et en actes, à la différence de la multitude prépolitique décrite par Hobbes. Cf. Paolo Virno, “Multitudes et principe d’individuation”, dans Multitudes n° 7.

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